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Chroniscope



Uzak :

Deux en un


Samuel, Chroniscope (France), 11/01/2004


Grand triomphateur cannois, avec le palmé « Elephant », le troisième film du turc Nuri Bilge Ceylan s’avère, sans conteste, être à la hauteur de sa flatteuse réputation. Il partage avec le magnifique film de Gus Van Sant, une croyance absolue dans la force de la mise en scène comme vecteur quasi-unique de la puissance émotionnelle du cinéma. Les deux films sont extrêmement peu scénarisés, accordant du même coup une place centrale à l’imprégnation formelle du spectateur. Mais si « Elephant » est avant tout un film-concept au dispositif très particulier, « Uzak », lui, déroule superbement les fils classiques et poignants d’une belle méditation sur le temps à travers une histoire vieille comme le monde. Celle de l’indépassable solitude de chacun vue par le prisme du retour sur soi et son passé. Qu’a-t-on fait de sa vie ? Telle est la modeste et ambitieuse question soulevée par « Uzak », qui se garde bien de répondre mais qui déborde largement son cadre spatio-temporel pour tendre à l’universel, grâce à une rare économie de moyens et un impressionnant sens de la durée.

Un hiver à Istanbul

Mahmut est un photographe professionnel, dont le travail pour une entreprise de carrelage, lui a assuré un certain confort matériel. Les signes extérieurs d’aisance sont légion dans son grand appartement bourgeois niché au cœur d’Istanbul. A vrai dire, rien ne le distingue de tous les membres des classes moyennes supérieures qui peuplent désormais les métropoles occidentales. Son ordinateur portable dernier cri et les cinquante chaînes qu’il reçoit par satellite, le relient au village planétaire. Mais il est seul, profondément seul, semblant porter sur son triste visage le poids énorme des regrets et des actes manqués. Il a tout du personnage houellebecquien, banal européen bien assis dans la vie mais « structurellement » dépressif. Ses vagues relations occasionnelles avec quelques femmes faciles ou ses visionnages honteux de films pornos témoignent indéniablement de sa grande misère affective et sexuelle.

Qu’est-ce qui pourrait alors bien troubler le mécanique et mélancolique ordonnancement de son existence ? L’élément perturbateur, nœud et « prétexte » du film, arrive sous la forme de Yusuf, cousin campagnard de Mahmut, originaire du même bourg que lui et qui vient à Istanbul pour chercher du travail. Son usine a fermé et il rêve de s’embarquer dans un des nombreux bateaux du port pour subvenir aux besoins de sa famille et parcourir le monde. Débute alors une (inévitablement) délicate cohabitation dans l’appartement cossu de Mahmut.

Leurs retrouvailles commencent d’ailleurs mal : le photographe a oublié l’arrivée du rustique cousin, comme il a sans doute oublié d’où il vient. La présence de Yusuf lui renvoie brutalement ses origines à la figure. D’extraction modeste, Mahmut s’est fait tout seul, sans rien demander à personne et supporte assez mal cet encombrant locataire, qui préfère découvrir les multiples charmes de la grande ville plutôt que de s’activer à trouver un boulot.

Cette intrusion de Yusuf, désarmant de naïveté et de maladresse, dans l’univers rangé et policé de Mahmut génère quelques scènes savoureuses, révélatrices des frustrations accumulées au fil du temps par ce dernier.

Le film nous narre alors le quotidien parallèle des deux cousins. Pendant que Yusuf se perd dans la contemplation d’une Istanbul enneigée et des jeunes filles qui y habitent, on devine peu à peu les aigreurs et les regrets de Mahmut. Une vocation inaboutie de cinéaste (pour être le nouveau Tarkovski, rien que ça !) et une séparation douloureuse avec une femme aimée, voilà d’où vient le spleen tenace du cousin de la ville, qui a si bien réussi.

Epure méditative

Cela peut donc sembler peu avenant mais les quelques lignes qui précédent sont pratiquement inutiles tant les mots sont impuissants à résumer la beauté tout en retenue de « Uzak », film d’une profondeur existentielle peu commune. L’œuvre de Ceylan évite ainsi parfaitement les clichés sur la supériorité véritable de l’authenticité rurale sur la modernité urbaine. Le cinéaste turc ne tombe pas non plus dans la tarte à la crème de l’incommunicabilité entre les êtres.

Le film trouve toute sa force d’incarnation dans les multiples plans suspendus, qui scandent silencieusement cette merveille d’épure. Les gros plans immobiles sur les visages scrutant Istanbul, servent ainsi de fil directeur, captant magnifiquement les regards. On passe du visage jovial et rempli d’espoir d’un Yusuf, découvrant enfin le monde à celui, fixe et prostré de Mahmut, qui l’a parcouru en vain. On a rarement entendu des personnages hurler sans un bruit comme dans « Uzak », qui fait la part belle à la vie intérieure des personnages, forcément impossible à représenter mais pas impossible à essayer de ressentir.

Mais nous ne sommes pas dans un classique buddy-movie, les contraires ne s’attirent pas aussi facilement pour mieux se réconcilier. Vérité presque étonnante pour le spectateur contemporain si habitué aux embrassades improbables. Mais quand le visage de Yusuf finit par se figer dans une gravité inhabituelle et quand celui de Mahmut, dans une séquence finale bouleversante de sobriété, s’ouvre enfin, on se dit que quelque chose, peut-être, s’est passé.