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Humanité

"Le cinéma peut tout montrer, même l'ennui y est intéressant"

Michèle Levieux, Humanité , May 17, 2003

( Entretien réalisé et traduit de l'anglais par Michèle Levieux.)


Uzak est le premier film turc à concourir depuis la palme obtenue par Yol. Son réalisateur, Nuri Bilge Ceylan, ancien photographe, a mis beaucoup de lui-même dans son film.

Après un unique court métrage, Koza (cocon), montré à Cannes en compétition en 1995, Nuri Bilge Ceylan n'a cessé d'étonner ceux toujours prêts à partir à la découverte sur les chemins de traverse du cinématographe, avec son premier long métrage, Kasaba (la petite ville), en 1997, suivi de Mayis Sikirtisi (nuages de mai) en 2000.

Rencontre avec Nuri Bilge Ceylan au Cinéma Beyoglu, la salle préférée des cinéastes turcs, haut lieu stambouliote du cinéma. Il venait d'apprendre que son film faisait partie de la sélection cannoise.

 

Vous êtes à la fois, producteur, réalisateur, scénariste, directeur de la photographie, monteur de votre film, Uzak (lointain). Est-ce votre manière de contrôler le processus de création ?

Oui. Peut-être suis-je un peu malade ! Naturellement, j'aimerais donner la responsabilité de la lumière à quelqu'un d'autre parce que de temps en temps j'aimerais jouer. Dans Uzak particulièrement. J'aurais aimé interpréter le rôle principal, le photographe. Il me ressemble par certains côtés. J'ai réalisé mon unique court métrage, Koza (cocon), et mon premier long, Kasaba (la petite ville), à deux personnes, moi compris. Aujourd'hui mon équipe de cinq personnes représente une foule à mes yeux... Pour moi, c'est assez : une personne pour le son, une pour assurer les problèmes pratiques de production, un assistant à la caméra et un " joker ", une sorte d'homme à tout faire qui peut éventuellement tenir la caméra. On peut se déplacer très rapidement, aller où on veut. J'utilise très peu de matériel, peu de projecteurs.

Pourquoi ne pas avoir commencé par faire une école de cinéma ?

J'ai vécu deux ans à la campagne avec ma famille puis nous nous sommes tous installés à Istanbul. Ma mère y vit toujours, mon père est retourné à la campagne à quatre cents kilomètres d'ici. J'ai souvent filmé là-bas, dans ce village. À Istanbul, il n'était pas facile de gagner de l'argent. J'ai décidé d'aller à Londres où j'ai travaillé dans un restaurant et réfléchi au sens à donner à ma vie. Je suis alors allé en Inde, au Népal et face à l'Himalaya, j'ai pu méditer. La question principale était : que faire ? Après mes études d'ingénieur, j'ai dû faire mon service militaire où tout le monde décidait pour moi, c'était difficile de décider par moi-même. J'étais loin de chez moi et très seul, j'ai lu beaucoup de livres et vu beaucoup de films. J'ai lu une vie de Roman Polanski qui m'a fait comprendre qu'on pouvait, en partant de rien, arriver à être reconnu en faisant des films. J'étais photographe. Je possédais la technique de l'image. J'ai décidé de devenir cinéaste.

Durant les années quatre-vingt, j'étais connu par mes expositions et mes livres de photos. J'ai commencé à quinze ans à tirer des portraits en noir et blanc. J'aime bien marcher seul et prendre des photos mais pour moi le pouvoir de la photographie n'est pas aussi grand que celui du cinéma. Par exemple, on peut introduire dans un film une musique que l'on aime ou des photos. J'y ai vu la possibilité d'utiliser d'une manière positive mon " côté " photographe.

Vous avez fini par suivre des cours de cinéma.

Pendant deux ans à Istanbul. Mais surtout, je suis retourné à Londres où l'école étant très chère, à la place, je suis allé à la cinémathèque. Pendant quatre mois, j'ai vu trois films par jour. C'était en 1987, j'ai vu tout Ozu, Bresson, Antonioni, Tarkovski. Ma première " rencontre " avec Tarkovski, c'était ici, à mon école, avec Solaris. Quand j'ai revu ce film à Londres, il m'a beaucoup impressionné. À force de voir des films seul, je m'impliquais plus et j'étais plus attentif. Ma culture cinématographique me changeait de jour en jour. Oscar Wilde a dit que chaque artiste donne une nouvelle vision de la vie. Pour cela, le cinéma peut tout montrer. Même l'ennui y est intéressant. Dormir repose le corps et l'ennui repose l'âme. Quand on s'ennuie on est plus réceptif.

Mon cinéaste préféré reste Ozu. J'aime la compassion qu'il a pour ses personnages, pour l'humanité. J'aime son style intéressé par l'esprit des êtres.

Dans Uzak, il y a une manière expérimentale de montrer les mêmes lieux sous des angles différents comme l'appartement du photographe. Plus on le découvre, plus on découvre le personnage, et plus on entre dans sa tête.

Je fais cela très instinctivement. J'ai mis beaucoup de moi-même dans Uzak, beaucoup de mes amis intimes, de ma famille. Dans tous mes films, il y a de moi mais dans celui-ci un peu plus que dans les autres. C'est le plus autobiographique de tous.

La " confrontation " entre le photographe stambouliote et son parent arrivant de la campagne représente-elle un conflit interne personnel ? D'où vient ce sentiment de culpabilité du photographe vis-à-vis de son parent chômeur ?

Cela vient peut-être de ma culpabilité vis-à-vis de la campagne où les gens vous offrent beaucoup. Lorsqu'ils viennent à la ville, ils trouvent une vie différente, une vie privée très importante. On ne peut pas offrir de la même façon. C'est la vie. Le fait de se sentir coupable pour un Turc ne vient pas de la religion mais plutôt de la tradition. Je ne suis pas religieux et mon père non plus. Ici les gens vivent ensemble, dans une certaine solidarité. J'ai souvent ressenti ce sentiment de culpabilité depuis l'enfance, vis-à-vis de mon maître d'école, de mes parents. Si quelque chose ne marche pas, je pense tout de suite que c'est de ma faute. C'est l'éducation orientale.

En même temps, Uzak n'est-il pas un film sur la vanité de la vie ?

Oui, sur son non-sens. En faisant un film sur le non-sens de la vie je risque d'imposer quelque sens. De surcroît en abordant la relation entre moi et le non-sens de la vie. Uzak est le film qui me correspond actuellement où je ne suis vraiment sûr de rien. J'en suis au point où si quelqu'un dit le contraire de ce que je pense, je peux accepter qu'il ait raison. J'aime le cinéma parce qu'on peut y exposer cette forme d'absurdité.

Comment Mehmet Emir Toprak, qui a reçu des prix d'interprétation pour son jeu dans vos films, qui interprète le jeune homme dans Uzak, est-il mort ?

Il avait vingt-huit ans. Il était allé présenter le film dans mon village et il a voulu rentrer à Istanbul dans la nuit. Il s'est tué au volant.

Qui est Ebru à qui vous avez dédié Uzak ?

Ebru est la femme que j'ai épousée après le tournage du film. Uzak est son cadeau de mariage. Elle joue dans le film la jeune fille qui vit dans la rue du photographe, que le jeune garçon suit sans succès. Ebru a réalisé un court métrage qui était en compétition à Cannes en 1998.